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Le Cap, ville sud-africaine

par Myriam Houssay-Holzschuch

( Livre )
Harmattan (L')
Collection Géographie et cultures
2000, 276 p., 24.4 euros

ISBN : 2738484565

Ville blanche, vies noires (sous-titre)

L'espace sud-africain est marqué par les fractures imposées par la ségrégation raciale et par l'apartheid. Les inégalités sociales extrêmes qui en découlent ne sont nulle part plus visibles que dans les grandes villes. Le passage d'un espace imposé à un espace assumé dans les quartiers noirs de la ville du Cap est l'objet de cette étude : comment l'ensemble de la ville évolue-t-il depuis que l'apartheid a été remplacé par un gouvernement démocratique ?

Cet ouvrage est le résumé de la thèse de l’auteur soutenue à l'Université de Paris IV-Sorbonne en décembre 1997

« La ville du Cap occupe une place à part dans la géographie mentale des Sud-Africains. C'est la ville-mère, la Mother City des premiers colons blancs : pour eux, la première empreinte et comme le symbole de leur établissement sur la terre africaine. C'est aussi le lieu qui - jusqu'à aujourd'hui - abrite le Parlement sud-africain, où les lois de l'apartheid ont été votées et où la nouvelle Constitution a été adoptée et fêtée. Pour les Noirs, Cape Town a été, avec Pretoria, l'une des villes de l'oppression : Pretoria, siège du pouvoir exécutif et du conservatisme afrikaner ; Cape Town, ville faussement libérale, longtemps réservée aux Métis.

L'idéologie de ségrégation, puis d'apartheid, s'est inscrite dans la morphologie de la ville, de la haie d'amandes amères plantée par Jan Van Riebeeck au XVIIe siècle pour séparer son petit camp des habitants du lieux, jusqu'à la constitution des grands townships après la seconde guerre mondiale.

Le paysage y est étonnant, le cadre superbe  : la Montagne de la Table domine la baie, la pointe rocheuse de Bonne-Espérance sépare les océans. La ville qui s'est installée dans cet écrin est encore largement influencée par ces proximités, dans sa morphologie bien sûr, mais aussi dans son mode de vie : montagne et mer sont des incursions au coeur même de la ville de cette nature africaine dont les Blancs sont si fiers. Ils en cherchent le voisinage et fuient le centre-ville, hérissé de gratte-ciel.

L'autre ville du Cap a moins d'éclat : elle s'étend sur les Cape Flats, plaine sableuse balayée par des vents très violents. Elle habite dans des immeubles dégradés, des maisons si petites qu'on les a surnommés matchboxes, boites d'allumettes, ou des cabanes construites de bric et de broc. Elle a longtemps été invisible de derrière la barrière de la race et de l'argent. Elle est pauvre, cherche un emploi. Les réserves naturelles dont la première ville est si fière, elle y récolte du bois pour se chauffer - et, ce faisant, déclenche l'indignation. Le reste du temps, on l'ignore, on ne veux pas la voir, on la refuse : d'ailleurs, elle est cachée dans les dunes, à peine visible le long de l'autoroute mais cachant son ampleur. On la craint aussi.

Au fil de cette recherche, j'ai essayé de décrire la vie des Noirs du Cap. Ce qu'elle est aujourd'hui a été largement déterminé par l'histoire et pour cadrer les événements locaux se déroulant au Cap, le chapitre 2 résume le contexte historique sud-africain. Comme c'est une entreprise nécessitant à elle seule des centaines de pages, j'ai choisi un certain nombre d'événements-clés, importants pour ce qui ce passe au Cap ou marquant un tournant fondamental dans l'histoire nationale. Les identités ont d'abord été formées par la confrontation violente entre Noirs et Blancs, par le conflit avec l'Autre. Cet affrontement a commencé sur le lieu des premiers contacts entre Noirs et Blancs, la frontière Est de la Colonie du Cap, par une série de guerres s'étendant de la fin du XVIIIe à la fin du XIXe siècle. C'est cette rencontre conflictuelle et la compétition entre colons et premiers habitants qui donnera naissance à la ségrégation. Après une relative accalmie au début du XXe siècle, cet affrontement a repris de plus belle en 1948, avec l'arrivée au pouvoir du Parti national. Je décris ensuite, après un "saut" chronologique, la naissance de l'apartheid, cette systématisation de la ségrégation par un appareil législatif complexe propre à l'Afrique du Sud. L'Afrique du Sud s'est alors engagée dans un cycle de résistance politique des Noirs et de répression de la part d'un État qu'on a justement qualifié de "pigmentocratie". Cette guerre civile larvée pendant des années laissait présager un renversement apocalyptique du pouvoir blanc. Certains ont cru en voir les prémisses dans l'insurrection de la fin des années 1980. Pourtant, celle-ci a débouché sur des négociations entre le gouvernement et l'African National Congress, puis sur les premières élections démocratiques d'avril 1994. Depuis, l'Afrique du Sud est présidée par Nelson Mandela et le nouveau gouvernement doit à la fois gérer un passé difficile et construire une "nouvelle Afrique du Sud". Les deux dernières sections de ce chapitre 2 sont consacrées à la période contemporaine  : la chute de l'apartheid est évoquée, de l'insurrection du milieu des années 1980 aux négociations et aux premières élections démocratiques d'avril 1994. J'examine ensuite les principales réalisations du gouvernement présidé par Nelson Mandela ainsi que ses choix politiques : le programme de reconstruction et de développement (Reconstruction and Development Programme) et les problèmes qu'il a rencontrés ; la rédaction d'une nouvelle constitution  ; le travail de la Commission Vérité et Réconciliation (Truth and Reconciliation Commission) ; et la fin de l'"état de grâce".

Dans ce contexte historique, on comprend mieux la perception que les Blancs et les Noirs ont de Cape Town. La fondation en 1652 d'une station de ravitaillement par la Compagnie néerlandaise des Indes Orientales à la pointe sud-ouest de l'Afrique marque les débuts de la colonisation. Peu à peu, cette station grandit et se transforme en un petit village. Au début du XIXe siècle, la Grande-Bretagne prend le contrôle de cette colonie hollandaise. Ce changement politique marque aussi le début de la croissance urbaine au Cap. Mais il faut attendre la seconde moitié du siècle et la découverte des richesses minérales de Kimberley et du Witwatersrand pour que les processus d'urbanisation et d'industrialisation changent le paysage du Cap. En même temps l'idéal assimilationiste jusqu'alors dominant dans les relations avec les Noirs disparaît au profit de l'idée ségrégationniste (cf. chapitre 3). C'est alors que la ville est devenue lieu idéologique : deux pensées vont se conjuguer pour créer une forme urbaine spécifique, le township que l'on construit sur la plaine sableuse des Cape Flats pour y loger Noirs et Métis. L'influence des théories planificatrices européennes dont celle de la cité-jardin poussera les Sud-Africains à construire des quartiers purement résidentiels, isolés du reste du tissu urbain. L'idéal ségrégationniste attribuera ces quartiers à des races différentes et utilisera cette morphologie pour contrôler la population.

Le premier exemple de cette géographie de la ségrégation, de cette mise en scène de la ségrégation entre les races est le quartier de Ndabeni (cf. chapitre 4) : c'est là que l'ensemble des Noirs du Cap sont forcés de résider dès 1901. J'évoque les circonstances ayant présidé à ce début de la ségrégation et l'influence d'un discours hygiéniste victorien. C'est en effet une épidémie de peste qui a conduit à la création de ce quartier. En même temps, elle marque les débuts d'une identité urbaine africaine fortement influencée par l'espace du township. Le confinement de la vie africaine dans des lieux donnés, délimités, à l'urbanisme autoritairement planifié par les autorités selon un modèle idéologico-politique a donné naissance à des formes originales de la vie sociale comme de la vie politique. Ndabeni présente déjà les caractéristiques des townships qui seront construits après la Seconde Guerre mondiale : construction aux marges du centre ville ; espace fermé par une clôture  ; absence de droits fonciers ; monotonie et mauvaise qualité du bâti  ; harcèlement policier ; pauvreté et résistance des habitants. Cape Town a, avec Ndabeni, le triste privilège d'être parmi les premières villes sud-africaines à avoir imposé la ségrégation spatiale.

Mais la ville de l'apartheid (cf. chapitre 5) se construit lorsque l'ensemble de la loi se met au service de la partition raciale. À partir des années 1950, la ségrégation n'a plus été réservée aux Noirs  : Blancs et Métis sont séparés, les uns dans les quartiers les plus riches et les mieux aménagés ; les autres déplacés vers de nouveaux townships construits sur les Cape Flats. J'étudie dans ce chapitre la façon dont la morphologie de la ville du Cap a été modifiée par les lois d'apartheid, la façon dont l'idéologie a été inscrite dans l'espace. C'est pendant cette période que les Noirs se sont vus refuser l'accès à la ville  ; les rares personnes autorisées à y résider sont rejetées dans des townships construits toujours plus loin du centre ville : Langa, puis Nyanga, Gugulethu et Khayelitsha. J'inclue une étude détaillée de chaque township : même s'il est antérieur à l'arrivée du Parti national au pouvoir en 1948, le township de Langa est le premier exemple de l'urbanisme de contrôle imposé par les autorités. La construction du dernier township noir, Khayelitsha, date de 1984. Je montre également que le contrôle spatial et le contrôle législatif de la population noire n'ont pas suffi à endiguer le flux de l'exode rural. En conséquence, pendant toute la période contemporaine, l'espace noir au Cap a aussi été celui du camp de squatters.

Pourtant, la géographie culturelle de cet espace noir est très riche. Le chapitre 6 décrit et analyse les différents lieux qui polarisent townships et camps de squatters, tant sur le plan symbolique que social. Ces quartiers sont des espaces physiquement peu différenciés, mais où la vie sociale est intense et considérée comme essentielle à une culture africaine, fût-elle urbaine. En conséquence, les lieux importants sont des lieux sociaux, à différentes échelles. J'étudie d'abord la maison, son organisation spatiale, son rôle social et symbolique. Cette première échelle de l'analyse fait apparaître un espace qui, par son dessin même, exprime les valeurs fondamentales auxquelles ses habitants croient. Ces valeurs sont en fait porteuses d'une identité à la fois urbaine et africaine : même si l'occidentalisation des Noirs urbains du Cap est certaine, ils ont choisi de garder un certain nombre de valeurs traditionnelles, de les adapter au contexte urbain, voir de les renouveler complètement. Dans un second temps, une analyse des lieux publics montre l'existence de deux réseaux socio-spatiaux superposés dans les quartiers noirs. L'un socialement plus marginal, est utilisé par le bas de l'échelle sociale et fonctionne autour de débits de boissons, les shebeens : il concerne surtout les classes laborieuses... et dangereuses. L'autre est celui de la classe moyenne ou de ceux qu aspirent à en faire partie. Il s'organise autour de lieux de réunions et d'associations d'entraide. Enfin, une troisième section est consacrée à l'espace du township, aux hostels et aux liens des habitants de ces quartiers avec d'autres lieux, centre de Cape Town ou lieu d'origine.

Le chapitre 7 étudie les formes de la vie religieuse dans les quartiers noirs. En effet, le sentiment religieux est la chose du monde la mieux partagée en Afrique du Sud, et le rôle des églises est particulièrement important dans les townships et les camps de squatters. Après un rappel historique concernant l'évangélisation du pays, je décrit la naissance et les caractéristiques des églises indépendantes africaines, extrêmement nombreuses. Deux études de cas suivent. La première concerne la paroisse catholique de Saint Gabriel, dans le township formel de Gugulethu. La seconde est consacrée à une église indépendante, la Bantu Congregational Church of Zion in South Africa, dont les services dominicaux ont lieu dans une salle de classe louée à cet effet, au milieu du quartier informel de Site B à Khayelitsha.

Les changements de la ville post-apartheid et quelques problèmes de la société sud-africaine actuelle sont évoqués dans le chapitre 8. L'émergence de quartiers mixtes est traitée à partir d'études de cas dans une première section. J'analyse ensuite deux phénomènes concernant plus la population métisse du Cap, mais leur évolution intéresse le futur de l'agglomération toute entière et des populations noires en particulier : le vote métis en faveur du Parti national, faisant du Western Cape la seule province où le parti responsable de l'apartheid et de la discrimination des Noirs est encore au pouvoir ; et l'explosion de la criminalité et du gangstérisme, symptôme de la désagrégation du tissu social sud-africain et d'une crise identitaire profonde.

Enfin, le chapitre 9 cherche à conclure sur le devenir de la ville post-apartheid et à établir des perspectives de comparaison entre Cape Town et les autres villes sud-africaines. En Afrique du Sud, et au Cap tout particulièrement, les Noirs n'avaient pas leur place dans la géographie rêvée par les praticiens de l'apartheid. Privés de la liberté de résidence comme de droits civiques, confinés dans les townships, surveillés par l'armée depuis les zones tampons : l'espace noir a longtemps été un espace refusé, un territoire volé. Aujourd'hui, symboliquement et politiquement, ils l'ont reconquis. Il leur reste à effectivement occuper l'ensemble de l'espace urbain et à mettre fin aux structures socio-spatiales mises en place depuis des décennies par les partisans de la ségrégation. » (Myriam Houssay-Holzschuch)

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Culture identité et vie urbaine dans les quartiers noirs du Cap (Cybergéo)

ségrégation sociale, ségrégation spatiale par Myriam Houssay-Holschuch (Cybergéo)


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