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Avidité

par Elfriede Jelinek

( Livre )
Le Seuil
Collection Cadre vert
Langue d'origine : allemand (Autriche)
Traduit par Claire de Oliveira
2003, 384 p., 21 euros

ISBN : 202050071X

« Le roman s'appelle Gier - "cupidité" en allemand. Si l'on veut bien se contenter d'un résumé lapidaire, on en trouve un au début du livre et un autre à la fin. "Ces deux hommes, Janisch père et fils, faisant tous deux la meilleure impression, il n'y a pas à dire, l'un comme gendarme, l'autre comme dompteur de lignes téléphoniques… ont trouvé, pour la vie, une bonne méthode pour que la propriété se couche à leurs pieds, avec un soupir, comme un chien fatigué… ils ont fait la cour aux femmes." On a compris quel est le sujet. 400 pages plus loin : "Je résume encore une fois… : la femme veut se sentir protégée et pourtant libre, elle veut encore ressentir bien d'autres choses, mais je regrette, ça ne se peut pas. Elle veut de l'autorité de la part de son type, comme ses chers parents la lui ont prodiguée, mais je regrette, ça ne se peut pas. La situation est donc actuellement la suivante : l'homme exige, en contrepartie de ses amabilités, son bien, tout ce qu'elle a investi dans sa maison… La femme sait : je ne pourrai jamais l'oublier, ce grand bonheur…" Sur quoi la femme lègue son bien à l'homme et se suicide en avalant une forte dose de barbituriques. "C'était un accident", dit la dernière phrase du roman.

Que se passe-t-il entre les deux ?

Dans le 1er chapitre nous apprenons que le gendarme Kurt Janisch a une femme (bonne maîtresse de maison, passionnée de jardinage, elle ne comprend rien aux ambitions démesurées de son époux) et une maison qu'elle lui a apportée en dot. Ils ont un fils, marié, un enfant, la petite famille vit dans une maison achetée en viager. Père et fils mènent grand train, ils sont criblés de dettes, la banque va les lâcher. Ils sont alors saisis d'une frénésie d'acquisition de biens… au moindre effort. Le père surtout sait s'y prendre. Son uniforme lui permet d'arrêter qui il veut sur la route, son flair lui fait repérer la femme seule prête à tous les sacrifices pour rompre sa solitude, vivre le grand amour ou trouver un mari. On commence par bavarder, s'ensuivent quelques rendez-vous et, on se retrouve amants. Janisch pose alors ses conditions : une maison à son nom contre ses faveurs.

On ne sait pas ce qu'elles lui trouvent, mais elles sont toutes folles de lui; il incarne celui dont elles veulent faire l'homme de leur vie. Lui, ne ressent rien. Il les collectionne sans état d'âme. Parmi ses victimes consentantes, deux retiennent l'attention : l'une, Gerti, femme mûre, "limite nympho", ce qui nous vaut quelques scènes un peu "hard" (Elfriede Jelinek use d'un langage cru, elle appelle un sexe un sexe, sans vulgarité et varie à l'infini les métaphores pour parler de l'acte sexuel), et Gabi, une jeunette d'à peine 16 ans. 2e chapitre : on voit de loin un homme balancer "un paquet de chair" dans un lac. 3e chapitre : on constate la disparition de Gabi, sa mère et son petit ami sont inquiets. 4e chapitre : on commence à faire des recherches. Avant-dernier chapitre : on la retrouve, c'était elle la noyée du lac. Dans l'intervalle, Jelinek, sans jamais le dire, a semé de nombreux indices pour laisser penser au lecteur que l'assassin n'est autre que le gendarme Janisch, qui ne sera jamais découvert. » (présentation de l’éditeur)

« Jelinek affiche son aversion totale, pour ne pas dire son mépris, à l'égard des mécanismes politiques, économiques et sexuels qui régissent les pays occidentaux en général, et l'Autriche en particulier. Cette colère froide, qui dénonce tout spécialement les relations d'asservissement des femmes aux hommes, s'exprime avec virulence dans son dernier roman, satire glaciale de l'Autriche et des Autrichiens. Un texte fort et opaque, où l'on va d'admiration en lassitude, comme si l'hostilité de l'auteur vis-à-vis de ses compatriotes s'étendait également à ses lecteurs par contagion naturelle.

C'est que la lecture de ce livre n'est pas une partie de plaisir, loin de là. Si des passages fascinants surgissent régulièrement, l'ensemble est bâti sur un foisonnement textuel invraisemblable - et beaucoup trop long, notamment à cause de nombreuses redondances et jeux de mots inutiles. Des informations délivrées par bribes, comme les pièces d'un puzzle complètement en désordre, renseignent sur l'histoire, dont l'auteur fait mine de se soucier comme d'une guigne, et dont le lecteur finit, lui aussi, par se moquer.

Disons tout de même qu'un meurtre a été commis, le corps jeté dans un lac artificiel quelque part en Autriche, et que Kurt Janisch, le gendarme qui enquête, n'est pas tout à fait un ange. À part cela, tout est noyé sous le discours de l'auteur, qui parle à la première personne et donne son avis sur sa propre prose, sur le récit en général, sur le métier d'écrivain, sur ses rapports avec les personnages… » (extrait d’un article de Raphaëlle Rérolle, Le Monde, 12 septembre 2003)

« On répète à l'envi qu'Elfriede Jelinek écrit de féroces satires contre l'Autriche. Cette idée réjouit, cette idée protège, comme si nous n'avions pas, nous Français, en matière de fascisme une tradition plus feutrée, moins spectaculaire. Jelinek est engagée contre l'extrême droite de son pays. Il est encore vrai que la montagne dans Avidité représente l'Autriche, "cette brave montagne bien sympathique, encore un visage qui s'est affaissé et que nul n'aidera à se relever". Pourtant, il serait trop facile de croire que la haine qui irrigue ses romans ne s'étend pas à toutes les démocraties occidentales en décomposition, que ce n'est pas la nature humaine qu'elle vise en premier, de façon toute pessimiste. » (extrait d'un article d'Éric Loret, Libération, 25 septembre 2003)

Titre original : Gier. Ein Unterhaltungsroman (Avidité. Roman de divertissement)



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